L'espionnage d'Attac par Nestlé jugé au civil

LEMONDE.FR | 25.01.12 | 13h28  •  Mis à jour le 25.01.12 | 15h5


 

Des militants de Greenpeace déguisés en orangs-outangs devant le siège de Nestlé à Djakarta, le 24 mars 2010.AP/Irwin Fedriansyah


 

Mardi 24 janvier, le géant de l'agro-alimentaire Nestlé avait rendez-vous avec la justice suisse pour s'expliquer sur des pratiques peu recommandables : l'opération d'espionnage menée il y a quelques années contre la section vaudoise d'Attac.

L'affaire, révélée en 2008 par la Télévision Suisse Romande (TSR), avait abouti à l'été 2009 à un non-lieu au pénal. Le procès au civil s'est ouvert pour deux jours devant le tribunal d'arrondissement de Lausanne. Neuf activistes réclament 27 000 francs à titre de "réparation morale", accusant la multinationale d'avoir porté atteinte à leur personnalité. Le verdict sera connu dans quelques semaines.
C'est devant une salle comble que les avocats de Nestlé ont, une fois de plus, répété que les "investigation privées" menées n'avaient "rien de répréhensibles".
TAUPE
Tout a commencé à l'été 2003. Un ancien gendarme fribourgeois, chef de la branche Investigation chez l'entreprise de sécurité Securitas, est mandaté par Nestlé pour surveiller les faits et gestes des militants d'Attac-Vaud.
Une taupe, agissant sous le nom d'emprunt de "Sara Meylan", est introduite au sein du mouvement. Entre septembre 2003 et mai 2004, elle rédige une trentaine de rapports, portant la mention "confidentiel".
L'infiltrée s'applique à décrire le physique et le comportement de ses "camarades" lors de réunions publiques et privées. Sont en particulier consignées les discussions d'un "groupe de travail", qui prépare un ouvrage critique sur la multinationale (Attac contre l'empire Nestlé, publié en 2004). "Sara Meylan" pousse l'exercice jusqu'à se charger du chapitre sur le "marché du café", et présente ses notes aux responsables de Nestlé.
Convoqué à la barre, Marcel Rubin, ancien responsable de la communication chez Nestlé, a reconnu avoir retouché certains passages, prétendant ne pas savoir que "Sara Meylan" était une "infiltrée".
REFUS DE TÉMOIGNER
François-Xavier Perroud, ex porte-parole du groupe, a expliqué qu'après une manifestation de José Bové et de ses "acolytes" au siège de Vevey en mars 2003, avec déprédations et vitres cassées, et dans la perspective du sommet du G8 à Evian en juin, Nestlé tenait à "connaître son environnement".
Vers 16 heures, l'espionne, en chair et en os, a fait une entrée remarquée dans la salle, déguisée en punk, blouson noir et cheveux ébouriffés, alors que ceux qui la connaissent ont le souvenir d'un jeune femme au look sage. Elle a confirmé avoir interrompu sa mission pour le compte de Nestlé en juin 2004, sa double existence devenant trop difficile à gérer.
Nestlé a toujours affirmé que l'espionnage d'Attac avait alors pris fin. Durant l'instruction pénale, cette version a volé en éclat avec la découverte d'une seconde taupe, Shinta Juilland, qui a raconté avoir pris le relais jusqu'à fin 2005, tout en restant membre d'Attac jusqu'en 2008.
Mardi, elle a refusé de témoigner, expliquant, dans une lettre, ne pas vouloir être exposée à un "lynchage médiatique". Tout comme sa supérieure de l'époque, Fanny Decreuze, la troisième espionne de l'histoire qui aurait poursuivi l'infiltration.
La saisie d'un ordinateur portable chez Securitas a permis d'exhumer un rapport "confidentiel" datant d'octobre 2006. Il s'agit de la retranscription d'une conférence publique à Berne dans laquelle l'activiste brésilien Franklin Frederick expose son combat contre la multinationale concernant la source de Sao Lourenço.
Le Brésilien dont le nom est apparu dans plusieurs rapports de "Sarah Meylan", estime que "la mission d'espionnage visait aussi les correspondants étrangers d'Attac dont l'action est encore plus menaçante pour Nestlé".
Malgré ces zones d'ombre, le juge vaudois Jacques Antenen, a rendu en juillet 2009 une ordonnance de non-lieu, faisant valoir que les seuls faits imputables – une violation de la loi sur les données – étaient prescrits.


 
Des militants d'Attac, espionnés par Nestlé, réclament des dommages
Article paru dans l'édition du 27.01.12
La multinationale avait infiltré des taupes dans le mouvement altermondialiste
e procès, qui s'est achevé, mercredi 25 janvier, devant le Tribunal civil d'arrondissement de Lausanne, a toutes les raisons d'embarrasser Nestlé. Le jugement, qui interviendra ultérieurement, doit dire si le géant de l'alimentation a porté illicitement atteinte à la personnalité de militants de la section vaudoise d'Attac, en mandatant l'entreprise Securitas pour les espionner au moyen de "taupes".
Révélée en 2008 par la Télévision suisse romande, l'affaire avait abouti, en 2009, à un non-lieu au pénal. Il aura fallu toute l'énergie de neuf plaignants d'Attac, qui réclament 27 000 francs suisses de dommages (22 352 euros), pour "tort moral", pour qu'elle soit jugée au civil.
Durant les deux jours d'audience, les témoins de l'accusation ont évoqué ce que l'avocat d'Attac a qualifié "d'opération de barbouzes qui a mal tourné". Les avocats de Nestlé ont opposé une seule ligne de défense : il n'y a pas eu violation de la sphère privée ; il s'agissait d'une mission d'observation préventive face à un mouvement altermondialiste potentiellement violent, "qui avait déclaré la guerre" à la multinationale.
Mardi après-midi, le témoignage de la première "taupe", chargée, dès l'été 2003, d'infiltrer Attac pour le compte de Nestlé, a laissé entrevoir une autre réalité. L'espionne, connue sous le nom d'emprunt de Sara Meylan, a fait une entrée remarquée, déguisée en punk, blouson noir et cheveux ébouriffés, alors que ceux qui la connaissent se souviennent d'une jeune femme au look sage.
Elle a confirmé avoir rédigé une trentaine de rapports, jusqu'en juin 2004, puis avoir démissionné, incapable de gérer cette double vie.
Dans ses rapports estampillés "confidentiels", dont Le Monde a pu obtenir copie, elle décrit le physique et le comportement de ses "camarades", transmet des adresses électroniques, consigne les arguments relevés lors de réunions publiques et privées. En particulier les discussions d'un "groupe de travail" qui prépare un ouvrage critique sur la multinationale (Attac contre l'empire Nestlé, 2004). Sara Meylan sera chargée de co-rédiger le chapitre sur "le marché du café", faisant relire ses notes par certains responsables de Nestlé. A la barre, Marcel Rubin, un ancien du service de communication, a reconnu avoir joué les correcteurs.
DEUXIÈME TAUPE
Les défenseurs de Nestlé affirment que la surveillance d'Attac a été décidée à la suite d'une manifestation organisée par José Bové, en mars 2003, devant le siège de l'entreprise à Vevey, et dans la perspective du G8 à Evian en juin 2003. Ils assurent qu'elle a pris fin avec le départ de "Sara Meylan".
Durant l'instruction pénale, cette version a volé en éclats avec la découverte d'une deuxième taupe, Shinta Juilland, qui a raconté avoir pris le relais jusqu'à fin 2005, restant membre d'Attac jusqu'en 2008. Son témoignage était attendu mardi. Elle s'est désistée, expliquant, dans une lettre, ne pas vouloir être exposée à un "lynchage médiatique". Tout comme sa supérieure, Fanny Decreuze, troisième espionne de l'histoire, qui aurait poursuivi la mission.
La saisie d'un ordinateur portable de Securitas a permis d'exhumer un rapport confidentiel d'octobre 2006. Il s'agit de la retranscription d'une conférence publique à Berne dans laquelle un activiste brésilien, Franklin Frederick, expose son combat contre Nestlé.
Le Brésilien, dont le nom figure dans plusieurs rapports de Sara Meylan, estime que "la mission d'espionnage visait aussi les correspondants étrangers d'Attac".
Malgré ces zones d'ombre, le juge vaudois, Jacques Antenen, a rendu, en juillet 2009, une ordonnance de non-lieu, faisant valoir que les seuls faits imputables - une violation de la loi sur les données - étaient prescrits.
Agathe Duparc
Agathe Duparc (Genève,