São Lourenço no L' Express

Culture et société

Le Brésilien Franklin Frederick pouvait se réjouir de la victoire sur Nestlé. Soutenu par Attac-Neuchâtel entre autres, son mouvement citoyen a fait reculer la multinationale. photo galley
BRÉSIL
Nestlé jette l'éponge
La multinationale exploitait des sources d'eau minérale de manière abusive. Menacée par un mouvement citoyen et pour éviter le procès, elle abandonne le combat. Récit
Une victoire symbolique importante. Hier, à Neuchâtel, Franklin Frederick pouvait annoncer une étape décisive dans le combat que mène le Mouvement brésilien de citoyenneté pour l'eau contre Nestlé. Une victoire qu'André Babey, membre d'Attac-Neuchâtel qualifie de reddition de Nestlé. Une victoire de la société civile à laquelle le comité neuchâtelois a participé.

Le lien entre la lutte de Franklin Frederick à Sao Lourenço, dans l'Etat du Minas Gerais au centre du Brésil et l'association neuchâteloise s'est tissé à partir de Bevaix. En 2001, Nestlé avait envisagé le rachat d'une source publique dans cette commune. Suite aux nombreuses oppositions, la multinationale de Vevey avait renoncé. «Nous avons appris par la presse, en janvier 2002, que cette source ne les intéressait pas, qu'elle n'avait pas les qualités requises», se souvient André Babey.

Un symbole très fort

La lutte contre la privatisation de l'eau a besoin de symboles. Le sourire de Franklin Frederick, quand il raconte l'histoire de Sao Lourenço, en est un. La région du Minas Gerais est connue pour son «circuit des eaux». Avant l'arrivée de Nestlé, le tourisme thermal représentait un revenu presque unique pour la petite ville. Mais voilà, Nestlé a racheté Perrier en 1992, et cette source bien située, à proximité de trois villes importantes (Rio, Sao Paulo, et Bel Horizonte) tombe dans son escarcelle.

Dans le «parc d'eau», neuf sources naturelles surgissaient. Perrier a toujours respecté la concession et se contentait d'embouteiller l'eau de source qui jaillissait naturellement.

En 1999, Nestlé a considéré que ça ne suffisait pas. Car dès 1997, il développe «Pure Life», une eau de table enrichie de sels minéraux, conçue pour les pays en voie de développement. En l'an 2000, Nestlé construit sa fabrique sur les sources et creuse, à 150 mètres de profondeur, pour pomper l'eau. La nappe phréatique diminue.

La «Pure Life» est vendue à prix relativement faible. «Le message de Nestlé est que les pays en voie de développement n'ont pas la possibilité d'avoir de l'eau potable au robinet», accuse Franklin Frederik. C'est de la propagande afin de faciliter la privatisation. D'ailleurs, Suez ou la Lyonnaise des eaux ont des accords avec Nestlé».

Face à l'arrogance de la multinationale, le Mouvement de citoyenneté pour l'eau déposé plainte auprès du ministère public qui ouvre une enquête contre Nestlé. «La plainte se concentrait sur trois points, explique le Brésilien. Arrêter la production de «Pure Life», arrêter le pompage et compenser les dégâts causés à l'environnement». Les meilleurs avocats brésiliens se sont mis au service de Nestlé pour empêcher un procès. «Le groupe est très puissant au Brésil et ses campagnes publicitaires font vivre de nombreux journaux».

Etonnament, il y a trois semaines, le procureur a obtenu la signature des avocats de Nestlé qui ont accepté toutes les charges retenues. Franklin Frederick voit deux explications possibles: «La pression médiatique en Suisse commençait à gêner. Ou alors le fait que tant qu'il y avait une procédure en cours, Nestlé ne pouvait pas s'intéresser à d'autres sources».

Bevaix, Vevey et le Brésil

Avec l'élection de Lula à la tête du Brésil en 2002, Franklin Frederick espérait beaucoup. Il déchante. «La situation est encore pire. A Davos, Lula a rencontré Peter Brabeck, le patron de Nestlé». Le gouvernement brésilien a signé un accord de partenariat pour le programme «faim zéro». «Nestlé s'achète un «blindage». Ce qui lui permet de faire une campagne sur le thème: «Si vous achetez Nestlé, vous soutenez faim zéro».

Bevaix ou Sao Lourenço ne sont pas des cas isolés, contrairement à ce que souhaite faire croire Nestlé. «Toutes les décisions sont prises en Suisse. Et c'est pourquoi notre action doit aussi se porter ici», conclut en souriant Franklin Frederick. / JLW

Jean-Luc Wenger

Un débat avorté

En 2004, Franklin Frederik avait pu poser une question à Peter Brabeck lors de l’Open Forum de Davos. Le patron de Nestlé avait répondu: «A Sao Lourenço, le problème est résolu, nous allons cesser la production». Il faudra pourtant attendre une décision de justice pour que l’usine ferme.

Peter Brabeck dans une longue interview au «Temps» en mars 2006 regrettait que Franklin Frederick ait refusé son invitation à l'Open Forum de Davos fin janvier. Le Brésilien craignait d'être l'otage d'un débat où son temps de parole était limité à deux minutes. Mais ajoute d'autres éléments à son refus.

A Sao Lourenço, l'église se trouve dans le «parc d'eau» propriété de Nestlé. «L'Eglise catholique nous a toujours soutenus», se félicite Franklin Frederick. «Peu avant le débat de Davos, Nestlé a organisé une conférence de presse pour signaler le cadeau qu'elle faisait à la population. Elle remettait l'église aux citoyens. Etrange coïncidence, alors qu'elle aurait pu le faire dès 1992... J'imagine qu'à Davos Peter Brabeck avait les photos de ce cadeau dans sa poche!»

Dans la station grisonne, le patron de Nestlé s'est vanté du soutien du maire. Et exhibé une lettre en anglais - «je doute que le maire écrive dans cette langue - disant que je n'étais pas crédible, n'habitant pas la ville. En rentrant, j'ai fait traduire cette lettre et le parlement de Sao Lourenço m'a décerné le titre de citoyen d'honneur!» / jlw