JUSTICE Le procès des employés de Securitas impliqués dans l’infiltration
du groupe Attac a débuté hier. Les altermondialistes réclament réparation.
Deux taupes se dérobent au procès

L’ACTUMERCREDI 25 JANVIER 2012 L’EXPRESS-L’IMPARTIAL

ARNAUD CREVOISIER
Le procès civil du«Nestlégate» s’est ouvert sur un petit coup de théâtre hier à Lausanne. Citée à comparaître comme témoin, S. J., une des trois employées de Securitas impliquées dans l’espionnage d’Attac Vaud, a refusé de se présenter à l’audience. Dans une lettre lue en préambule par le président du tribunal d’arrondissement, elle invoque «le droit de garder le silence», ncraignant «un lynchage médiatique ». Elle estime avoir tout dit lors de son audition dans le cadre de l’instruction pénale. Celle-ci s’était soldée par un non-lieu en 2008.

Séquelles évoquées

Au civil, les neuf plaignants demandent réparation pour atteinte à la sphère privée, réclamant une indemnité de n3000 francs chacun. Membres du groupe de rédaction du livre «Attac contre l’empire Nestlé», ils avaient été infiltrés par S. Z., alias «SaraMeylan», lors de réunions à leur domicile entre septembre 2003 et juin 2004. Puis, entre fin 2004 et septembre 2008, S. J. avait, sous son vrainnom, participé aux réunions dun groupe «Mondialisation et multinationalesn  . Les deux taupes navaient aussi eu accès aux correspondances néchangées entre les membres d’Attac. Elles en avaient rendu compte dans des rapports transmis à la multinationale veveysane. Nestlé et Securitas avaient affirmén’en avoir plus reçu après 2005.
Une autre défection a été enregistrée hier, celle de F. D., qui était la supérieure de S. Z., puis de S. J. au sein de la cellule de Securitas. Invoquant à son tour le «droit au silence» dans une lettre lue à l’audience, elle dit se sentir menacée. «Regrettable», commente le juge.
Le procès débute avec une prise de parole des plaignants. Tous évoquent les séquelles psychologiques de l’affaire: méfiance, angoisse, sentiment paranoïaque d’être constamment surveillé. «Cette invasion de mon espace personnel et professionnel m’a profondément choquée», résume l’écrivain franco-américaine Susan George, auteure de la préface du livre (précisons que «SaraMeylan» en avait ellemême rédigé un chapitre). «On éprouve de vraies terreurs lorsqu’on réalise que des personnes en qui vous avez confiance vous trahissent », dit une autre plaignante.
L’audition des témoins cités par Attac confirme le malaise durable suscité chez les personnes espionnées comme au sein de l’organisation. L’avocat de Nestlé, Me Christian Fischer, et celui de Securitas, Me Gilles Robert-Nicoud, remettent en cause le caractère privé des correspondances échangées. Comme ce mail envoyé par un des témoins (que recevra «SaraMeylan»), où celuici annonce sa venue en Suisse, une information qui apparaît quelques jours plus tard dans le programme d’une conférence à laquelle est invité ce même témoin (lire ci-dessous). «Maintenez- vous que votre présence en Suisse était secrète?», interroge Me Robert-Nicoud. «A ce moment- là, l’information était encore privée», maintient le témoin.Un ancien responsable d’Attac Suisse viendra étayer le caractère confidentiel de ces échanges, rappelant que la section nationale de l’organisation n’y avait
elle-même pas accès. Des copies du rapport Place aux témoins de la défense. M. R., un ancien adjoint au responsable de la communication de Nestlé, prétend qu’il ignorait qu’un agent de Securitas avait été infiltré chez Attac. De «Sara Meylan», qu’il a rencontrée mais dont il dit ne pas avoir su le rôle exact, il affirme
aussi n’avoir jamais lu les rapports: «Les seuls documents que j’ai vus étaient des parties de l’ouvrage en préparation».Une assertion mise en doute par les déclarations de l’ancien secrétaire général de la multinationale, qui avait lui-même vent des comptes- rendus de Securitas. «Le service de communication recevait copie de ces rapports. Je ne sais pas siM. R. les a lus.» Détails surprenants Puis, «SaraMeylan» elle-même fait son entrée.Me Rodolphe Petit, un des deux avocats des plaignants, s’étonne du foisonnement de détails dans certains rapports, alors que la jeune femme ne prenait presque aucune note lors des réunions. Celle-ci assuren’avoir «jamais enregistré quiconque» et tout rédigé de mémoire. Elle reconnaît avoir établi un profil physique détaillé des rédacteurs, mais se défend d’avoir ausculté leurs penchants idéologiques. «Je n’ai jamais cherché à établir des profils politiques. J’ai rapporté ce que les participants disaient.»
Me Petit l’interroge sur un procès- verbal de séance retrouvé sur un ordinateur de Securitas, lors de l’enquête pénale. Le document est daté du 7 juillet 2004, alors que la taupe a officiellement cessé son infiltration en juin. Elle émet l’hypothèse que c’est sa supérieure,F.D., qui l’a intercepté, cette dernière connaissant lemotdepassedel’adresse email au nom de «SaraMeylan». Et d’expliquer enfin les raisons pour lesquelles elle a mis fin à sa mission: sa double vie commençait à lui peser. «Je n’avais plus de vie privée. J’avais envie de vivrema
vie.» Le procès se poursuit aujourd’hui. Le Courrier

Pour Franklin Frederick, le mot «infiltration» rappelle une sale époque

«Cette invasion de mon espace personnel et professionnel m’a profondément choquée», a expliqué l’écrivaine franco-américaine Susan George hier à Lausanne. KEYSTONE Appelé à la barre comme témoin hier à Lausanne, le militant brésilien Franklin Frederick est ressorti du tribunal avec l’impression d’«avoir été entendu». Ses courriers électroniques ont été lus par la «taupe» de Nestlé, mais les avocats du groupe ont plaidé que ces informations étaient d’ordre public. Au mot infiltration, il frémit encore. Lui qui avait 20 ans à la fin de la dictature militaire dans son pays. «Est-ce que Nestlé transmettait ces informations au Brésil?», se demande Franklin Frederick.
«En Suisse, grâce au soutien des Eglises et de la presse, il ne peut rien m’arriver, mais ailleurs? Et pour les autres militants d’Amérique latine?» La Télévision suisse italienne avait tourné un documentaire à Sao Lourenço, il a été diffusé en février 2004. «Dans un e-mail, j’annonçais que je viendrais en Suisse». Lors d’un débat à Davos en 2004, il pose une question à laquelle Peter Brabeck, alors patron deNestlé, a réagi immédiatement: «L’Etat du Mina Gerais vient de confirmer que nous pouvions rester». Pour préparer cette
réponse, il fallait que Nestlé ait eu connaissance de sa présence, selon Franklin Frederick.

L’axe Bevaix-Sao Lourenço

En 2001, Nestlé avait envisagé le rachat d’une source publique
à Bevaix, dans le canton deNeuchâtel. De nombreuses oppositions avaient découragé la multinationale de Vevey, qui renonçait en janvier 2002. Aujourd’hui, le service de presse de
Nestlé indique «qu’il s’agit d’une rumeur sans doute alimentée par notre volonté d’étendre, dans le courant des années 2000, nos activités d’eau en bouteille en Suisse.
C’est dans ce cadre que nous avons fait l’acquisition du groupe Henniez en 2007.»
Après cette victoire symbolique, le groupe Attac Neuchâtel avait pris contact avec les opposants à la privatisation de l’eau à Sao Lourenço, au Brésil. Cette région du Minas Gerais est connue pour son «circuit des eaux». Avant l’arrivée de Nestlé, le tourisme thermal représentait un revenu important pour la petite ville. Nestlé avait racheté la source de Sao Lourenço au groupe Perrier en 1992, qui la possédait depuis les années 1980.Perrier se contentait d’embouteiller l’eauqui jaillissait naturellement.
Dès 1997, Nestlé développe «Pure Life», une eau de table enrichie de sels minéraux, conçue pour les pays en voie de développement. A ce sujet, il faut voir le film «Bottled Life»,
qui sort aujourd’hui en Suisse romande. En l’an 2000, Nestlé construit sa fabrique sur les sources de Sao Lourenço et creuse, à 150 mètres de profondeur, pour pomper l’eau. Dès
lors, la nappe phréatique diminue.
En 2004, la multinationale cesse de pomper l’eau de Sao Lourenço. Franklin Frederick tourne les pages du rapport que SaraMeylan a remis à Nestlé dans le cadrede sa mission pour Securitas. Son premier compte-rendu date du 2 septembre 2003 et le dernier du 18 mai 2004. Le nom de l’activiste brésilien apparaît dès la page deux du rapport, dans le cadre de la préparation du Forum social de Fribourg. Son nomrevientdeplus enplus régulièrement au fil des pages. La surveillance se focalise rapidement surAttacVaud. «Je suppose que des instructions sont venues pour cibler les opposants à Nestlé », avance Franklin Frederick.

Propriété privée

Très vite, l’espionne indique l’adresse e-mail du Brésilien. «Je me pose la question: si cela n’avait aucune utilité, pourquoi mentionnermon adresse?» Autre bizarrerie, la police vaudoise a retrouvé sur ledisque durd’unordinateurn appartenant à Securitas un rapport de 2006 qui citait Franklin Frederick et un militant d’Attac Neuchâtel. Un document que l’on retrouve dans le livre d’Alec
Feuz, «Affaire classée. Attac, Securitas, Nestlé», publié aux éditions d’en bas en 2009. La surveillance des membres d’Attac semble avoir donc duré plus d’une année. Et le parc des eaux de Sao Lourenço reste une propriété privée deNestlé, même si son service de presse précise que «le parc est ouvert au public et géré en relation étroite avec la collectivité. » JEAN-LUC WENGER

ARCHIVES CHRISTIAN GALLEY